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- CLAQUE 09 -   

Jota Castro : "Œuvres fragiles" !


Portrait en niais de l'artiste

"Œuvres Fragiles" 1

1. Jota Castro est présenté comme "un des artistes les plus engagés de sa génération" 2 (celle de 1965 en l'occurrence) et à ce titre expose régulièrement au Palais de Tokyo à Paris, que ce soit collectivement ("Hardcore, vers un nouvel activisme" – mars 2003) ou personnellement ("Exposition universelle 1" – actuellement en cours).

Rebondissant sur le thème du "délit de faciès", en vertu duquel toute personne passablement basanée est soumise à une discrimination quasi journalière, par des contrôles de police plus fréquents, par des discriminations au logement, au travail, etc., l'artiste a mis sur pied une performance – lors du vernissage de son "Exposition universelle 1", au Palais de Tokyo – intitulée : "Discrimination Day". Son dispositif était simple, consistant en deux portiques par lesquels le public devait impérativement passer pour entrer dans l'exposition. Or, sur l'un des portiques était indiqué – en anglais et en français – "BLANCS" et sur le deuxième, "AUTRES". Les vigiles, gens de couleur eux-mêmes, régentaient le passage veillant à ce que les "blancs" connaissent un certain nombre de difficultés (long temps d'attente, fouille des sacs, etc.), tandis que les "autres" pouvaient entrer librement par leur propre portique. Au moins pour la caméra (puisqu'un "TokyoClip" a été réalisé et est disponible sur le site du Palais de Tokyo) 3, l'on pu voir une mini protestation vocale fort bon enfant au slogan immanquable : "On veut entrer, on veut entrer !", et l'expulsion sobre et de bon goût d'un récalcitrant, juste offusqué comme il faut pour la circonstance. Circonstance exceptionnelle, par ailleurs dûment signalée au-dessus des portiques, par l'affichage conséquent d'une banderole ostensible mentionnant explicitement l'action "Discrimination Day" en cours. Visiblement, on n'aurait tout de même pas risqué de créer une ambiguïté par trop dommageable à la vénérable institution du Palais de Tokyo – qui sait évidemment ce qu'une bonne image veut dire – en laissant planer un doute quelconque sur sa manière de traiter ordinairement ses visiteurs branchés.

L'artiste explicite ainsi laconiquement son geste : "Le soir du vernissage de mon exposition, je renverse le processus : Les personnes qui ne sont jamais victimes de la discrimination en subissent ici les effets." 4 "Ca consiste à inverser les rôles. Ce jour-là (…) toute personne de couleur (…) rentrera bien plus facilement qu'une personne blanche." 5

De fait, on n'en saura pas plus, car la performance repose uniquement sur ce maigre constat d'une discrimination journalière des gens de couleur en France, qui semble donc déterminer une dualité asymétrique entre ce qui est "blanc" et ce qui est "autre", au sein de la société républicaine. Le problème c'est qu'on a du mal à concevoir qu'une telle légèreté d'analyse (?) dans la (re)présentation d'une problématique sociétale bien réelle, puisse tant soit peu faire avancer quelque débat que ce soit, dans le chef d'un artiste que l'on présente pourtant partout comme ayant "une connaissance profonde du monde politique et une habileté particulière à aborder les grands problèmes d'actualité" 6. Le niveau critique d'une telle performance s'avère pratiquement nul quant à sa portée éventuelle, du fait même du simplisme avec lequel est abordée la question complexe du racisme, en réduisant ce dernier à une caricaturale opposition entre l'homme "blanc" (dominant) et (tous) les "autres" hommes de couleur (dominés). Car outre qu'elle nie de facto connement les antagonismes ethniques qui ont de tout temps mené à des guerres, massacres et autres génocides au cours de l'Histoire (Universelle !), cette vision réductrice en noir et blanc du phénomène raciste ne souligne en rien l'absurdité proprement idéologique d'une telle vision ethniciste du monde (sur le fond), se contentant a contrario de par sa gaucherie d'en avaliser la conception polarisée et antagoniste, en prétendant strictement en inverser spectaculairement les termes (forme).

Au mieux, cette performance n'aura su créer, dans l'esprit d'un public largement averti nous l'avons dit, qu'une petite impatience nombriliste dans l'attente filière, d'ailleurs récompensée par le sentiment de fierté d'avoir pu participer, sourire complice aux lèvres, au dernier event branché des soirées parisiennes du Palais de Tokyo – The place to be.

2. Mais à peine avait-il démonté ses portiques parisiens, que l'artiste venait accrocher ses approximations politico-plasticiennes à Charleroi, notamment sous la forme de trois panneaux lumineux de grande taille, formant l'œuvre intitulée : "Motherfuckers never die". Laquelle œuvre (?) n'est composée que d'une suite conséquente de noms de personnalités que "(…) déteste particulièrement l'artiste" 7, sans autre forme de commentaire. Ces noms vont du désormais nécessaire quarté gagnant George W Bush, Tony Blair, José Maria Aznar et Sylvio Berlusconi ; aux méchants Osama Bin Laden, Mohamed Atta et Saddam Hussein ; en passant par les classiques Adolf Hitler, Heinrich Himmler et Benito Mussolini ; les Cocos Staline, Lénine et Mao Zedong ; sans oublier l'homonyme Fidel Castro (ça ne s'invente pas) ; ni les très belges 8Marc Dutroux, Léopold III et John (sic) de Mol , pour finir par les vilains capitalistes Philip Morris – Louis C. Camirelli, Vivendi Universal – Jean-René Fourtou et Pfizer – Henry A. Mc Kinnel ; etc.

Etrangement, on ne trouve nulle trace de Microsoft – Bill Gates (alors qu'il y a Walt Disney), de Jean-Paul II (alors qu'il y a Josémaria Escriva de Balaguer) ou de Lindon Johnson (alors qu'il y a Richard Nixon), pourtant eux-mêmes de sacrés fils de putes, pour reprendre la terminologie de l'artiste, qui n'en cite par ailleurs aucun d'artistes, hormis Louis Ferdinand Céline, mais en omettant dans la même chapelle Filippo Tommaso Marinetti (fasciste mussolinien notoire, théoricien du Futurisme), Salvador Dali (qui a viré clairement franquiste sur la fin) ou cette sale pute de Leni Rifenstahl (enfin crevée, mais qui n'a jamais rien renié de sa belle jeunesse aryenne), pour ne citer qu'eux… Comme quoi, au petit jeu de la liste noire, non seulement les références de Jota Castro sont passablement lacunaires, mais elles laissent derrière elles comme une odeur nauséabonde de stigmatisation de quelques uns (dont le seul point commun admis est qu'ils sont "particulièrement détestés" par l'artiste, excusez du peu), qui rappelle étrangement l'arbitraire du délit de faciès tantôt dénoncé, mais également un poujadisme propre à tous ceux qui cherchent à caresser le populisme dans le sens du poil.

Des idées simples à l'art facile (les têtes de Blair et Bush sortant du trou du cul d'un hippopotame, par exemple) 9 il n'y a qu'un pas que franchit régulièrement Jota Castro, lui qui prétend pourtant que "(…) la communication de masse a pour conséquence l'infantilisation du discours" 10 et dont on dit qu'il se tient "loin des options manichéennes et frontales de la période moderne (…)" 11.

Bref, l'ex-Diplomate-des-Nations-Unies-et-de-l'Union-Européenne (comme on aime à le répéter) passé artiste international en moins d'années qu'il n'en faut pour faire des études d'art, n'atteint que difficilement – dans ses "œuvres prêtes à porter" 12 à visées politiques engagées -, au niveau formel de la caricature de presse, dont il partage la volatilité visuelle et l'inconséquence conceptuelle, dans le traitement précipité d'une actualité "(…) qui se concrétise sous la forme d'une banale diffusion d'informations" 13, très loin la plupart du temps de cet "(…) art adulte pour adultes" 14 qu'il revendique et dont on dit sans rire qu'il "définit de nouvelles et nécessaires stratégies de résistances" 15.

Encore un effort pour devenir révolutionnaire , en somme. Refrain connu.

Alain VAN HAVERBEKE
09.2004

1 Mention reprise à l'endroit de certaines œuvres de Jota Castro, lors du vernissage au BPS 22 qui a eu lieu le 4 mars 2005.
2 … "et les plus en vue actuellement sur la scène internationale", précise encore le communiqué de presse reçu à l'occasion de l'Exposition universelle 2, au BPS 22 de Charleroi.
3 www.palaisdetokyo.com/fr/docu/tokyoclip/03/clipdiscriminationday.html
4Commentaire de l'artiste explicitant son œuvre dans le catalogue édité à l'occasion des expositions conjointes Exposition universelle 1 & 2, respectivement au Palais de Tokyo (Paris) et au BPS 22 (Charleroi), p. 158.
5 Extrait du TokyoClip.
6 Extrait du dossier de presse.
7 Commentaire de l'artiste explicitant son œuvre dans le catalogue édité à l'occasion des expositions conjointes Exposition universelle 1 & 2, respectivement au Palais de Tokyo (Paris) et au BPS 22 (Charleroi), p. 87.
8 Jota Castro habite en Belgique, c'est pour ça.
9 Voir l'œuvre intitulée : "Sometimes people don't need to know where the stangest (sic) ideas come from", 2004. Catalogue, p. 130.
10 Extrait de l'interview reproduite dans le catalogue, p.11.
11 Extrait du dossier de presse.
12 Mot de Jérôme Sans (Dir. Palais de Tokyo), au sujet des T-shirts que produit Jota Castro et qu'il considère "comme des œuvres d'art multiples, mais qui n'en sont pas moins des objets de consommation courante.", extrait de l'interview reproduite dans le catalogue, p.15.
13 Extrait du dossier de presse.
14 Extrait de l'interview reproduite dans le catalogue, p.10.
15 Extrait du dossier de presse.

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