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- CLAQUE 08 -   

Louvain-la-Neuve, ville sans complexes ?


Opération "Chaulons la Grande Aula" - sept. 2004

Depuis quelques années, on voit se développer sur le sol "néo-louvaniste" plusieurs complexes édifiants révélant les rêves et fantasmes spectaculaires auxquels les autorités académiques et la Ville aspirent. On entend parler de la concrétisation tant attendue du "vaste projet de l'Esplanade" ; on découvre les joies d'un imposant complexe cinématographique au cœur de la ville (UGC) ; on inaugure (en 2001) l'espace "ultra-polyvalent" de l'Aula Magna ; tout en contemplant la construction (24h sur 24 sur Internet) 1 d'un shopping center qui conférera enfin à Louvain-la-Neuve son tant attendu statut de "ville à part entière". Dans ce contexte urbanistique accablant tant par sa démesure, que par son caractère intrinsèquement artificiel, des espaces très riches de création, d'expérimentation et de transmission culturelle étroitement liés à l'histoire de Louvain-la-Neuve tels que l'asbl Habitante sise au sein de la Ferme du Biéreau, par exemple, se voient, eux, violemment menacés.

Que l'on s'arrête un moment sur l'Aula Magna et sur sa vocation disparate à rencontrer "les besoins de l'Université et des Facultés, des organisateurs de spectacles, d'expositions, de concerts, mais également des entreprises" ; que l'on note l'éclectisme de sa programmation qui intègre les réunions nationales et internationales, les congrès, les séminaires et les spectacles en tout genre (du dernier show de François Pirette, à la représentation des Bijoux de la Castafiore, en passant par les concerts de l'Orchestre Symphonique des Etudiants de Louvain-la-Neuve) ; ou que l'on observe les conditions bancales des salles dont la mission, nous dit-on, est de s'adapter à "toutes les formes de théâtre, de musique, et d'opéra", et l'on comprendra que l'existence de ce monument est bien symptomatique d'un "langage officiel de la séparation généralisée" (Debord, 1967). Car on est bien au cœur d'un "spectacle où le but n'est rien et où le développement est tout", au cœur d'un spectacle qui "ne veut en venir à rien d'autre qu'à lui-même", et qui n'est que "le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui (…), son monologue élogieux". On a comparé cette Aula à un puissant navire s'avançant sur le lac 2, mais ne s'apparente-t-il pas plutôt à un électroménager multifonction dont on aurait perdu le mode d'emploi ? Ou encore à un de ces futurs GSM qui pourraient intégrer à eux seuls les fonctions de téléphone, d'agenda (avec sonnerie personnalisée pour vous rappeler l'anniversaire du boss), d'appareil photo, de caméra, de lecteur MP3 et de dictaphone ? Depuis bientôt 4 ans, le projet titanesque continue pourtant son périple ambitieux, et on se souvient (non sans sourire un peu tout de même) des mots que prononça Jean-Jacques Viseur, se faisant capitaine intérimaire de cette drôle d'embarcation, à l'occasion de son inauguration : "Adieu mer fermée. A moi le grand horizon de l'ouest. Je te salue Océan. Aussi loin qu'on peut aller, j'irai. Aussi loin qu'on ne peut pas aller, j'irai aussi ! " 3. Droit dans le mur (de verre) en somme…

... une ferme demeure.

Cela aurait pu nous faire rire si, dans le même temps, nous n'avions pas observé la mise en péril de projets culturels qui participaient intimement à la vie de la ville… On retient par exemple la fermeture définitive des Studio Agora en 2002, suite à l'inauguration du complexe de l'UGC, mais on se préoccupe surtout, aujourd'hui, des risques qu'encourt l'asbl Habitante, située au cœur de la Ferme du Biéreau 4. Ce qui scandalise par-dessus tout, c'est le décalage incroyable entre la richesse de ce projet culturel original et le vide total qui se dégage des projets officiels, strictement voués, eux, à des activités de représentation permanente et protocolaires. Au sein de la ferme, se côtoient d'innombrables projets ayant chacun leur identité et leurs objectifs propres : un cinéclub, un cycle mensuel dédié aux musiques en recherche (Assiette°), des projections et spectacles pour enfants (ciné-marmots), et un cycle de "Nouvelles Musiques de Chambre". Mais ce qui fait réellement la spécificité de ce lieu, c'est l'interpénétration volontaire de ses fonctions d'habitation et de diffusion culturelle. Là où la programmation est pointue, le cadre se veut accueillant, chaleureux et surtout… vivant ! De la culture ? ... à échelle humaine (c'est-à-dire également démocratique) et au quotidien donc. Seulement voilà, c'est bien là que le bât blesse : le nouveau propriétaire de la ferme (la Ville d'Ottignies Louvain-la-Neuve et non plus l'UCL – qui la lui a cédée pour le franc symbolique) décide aujourd'hui, unilatéralement, d'évacuer les habitants de la ferme, afin de l'institutionnaliser définitivement. Et ce, dans un contexte où un ambitieux centre musical, tout ce qu'il y a d'officiel quant à lui, se construit dans une des "ailes" de la demeure… Sans doute, l'idée qu'un auditeur flânant dans la cour pendant un entracte puisse se retrouver nez à nez avec une des petites poulailles locales fait-elle frémir… Mais tout de même, ça ne peut pas tout justifier (et certainement pas la violence verbale et physique manifestée à l'encontre des habitants et des animateurs) ! On est donc nécessairement amené à se demander ce qui motive la Ville à démanteler de manière forcenée un tel projet. Pourtant, rien ne permet d'expliquer ces actes, si ce n'est la seule volonté mortifère de réduire tout ce qui peut être directement vécu à une pure représentation. Seule une ambition piètrement spectaculaire peut effectivement expliquer le déni épidermique de la Ville à collaborer avec des animateurs qui refusent de facto "l'aliénation du spectateur au profit de l'objet contemplé", et qui s'opposent à un système dans lequel "plus le spectateur contemple, moins il vit , de même que, plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir" 5.

Remarquez que la ville ne fait pas table rase, elle convertit un lieu chargé d'histoire et de vie en un espace de diffusion et d'éducation à la musique, franchement conventionnel ; en une résidence d'écrivains (qui pourront dorénavant s'inspirer de ces "nouveaux murs vieillots") 6 ; et en bien d'autres choses encore (n'insistons pas sur le fait que la Ville n'a aucune vision ignore d'ensemble des activités qu'elle compte y développer…). Non sans cynisme donc, la Ville compte évacuer manu militari les habitants du lieu et, dans un deuxième temps, exploiter celui-ci (et nul autre) à des fins culturelles en profitant de son aura, c'est-à-dire de l'association que les visiteurs locaux ont toujours faite entre la ferme et la "culture vivante" qui s'y est développée jusque-là.

En conséquence de quoi, on ne pourra y trouver qu'un sanctuaire pseudo-nostalgisant 7de culture passive, et plus rien d'autre. Quant aux vestiges de ce qui fait partie de l'histoire de la Ville et de son identité, ils risquent, eux, de disparaître complètement afin, nous dit-on, que Louvain-la-Neuve devienne… un "vraie ville".

Annabelle DUPRET
09.2004

1 Eh oui, vous pouvez assister aux aventures de la Grande Aula 24h/24 sur le site : www.sri.ucl.ac.be/webcam/aula.html
Vivement conseillé : faites l'opération la nuit, le spectacle est encore plus exaltant !
2 Discours inaugural de la Grande Aula : www.alum.ucl.ac.be/revuelouvain/viseur.html
3 Powézie quand tu nous tiens… : Jean-Jacques Viseur cite "le" Christophe Colomb de Paul Claudel à cette occasion.
4 Pour connaître le programme de la Ferme du Biéreau, consultez le site: www.fermedubiereau.eu.org
Pour plus d'information, n'hésitez pas à contacter les responsables de l'asbl Habitante : fermedubiereau@yahoo.fr
5 Debord, "La Société du Spectacle", Gallimard, 1967.
6 La ferme a en effet "subi" quelques restaurations sauvages dans le cadre de la création du Centre Musical. Les nouveaux murs sont clinquants, mais pour ne pas perdre complètement le côté rustique, quelques anciennes pierres ont été incrustées au petit bonheur dans les nouveaux murs… En somme, la structure en carré de la bâtisse a été conservée mais, aujourd'hui, elle a plutôt des allures de bunker (les bâtiments restaurés sont clairement orientés vers l'extérieur et non vers l'intérieur de la ferme), ce qui favorise le contact entre les différents animateurs du site, c'est évident !!
7 Notez que les murs des habitations ont été récemment rechaulés par l'asbl Habitante (selon les techniques en vigueur pour ce type d'entretien) et que ce geste constitue à ce jour le seul argument à charge qu'avance la Ville envers les habitants. Ceux-ci ont contacté l'IRPA pour qu'une contre-expertise soit faite à ce sujet…

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