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- CLAQUE 03 (2) -   

- son 1 (mp3 - 4,27 min.) -  
- son 2 (mp3 - 10,38 min.) -  

La deuxième couche !
(Chose promise 2)

Un malheur n'arrivant jamais seul, comme dit l'adage, l'inauguration de la "plus forte œuvre d'art urbaine" 1 de Bruxelles, réalisée (on le saura) par Johan Muyle & co., a entraîné dans son sillage, les traditionnels et poussifs articles promotionnels, émanant des non moins éternels fonctionnaires journalistiques attitrés.
C'est qu'après l'avoir payée cher – Guy Duplat dans La Libre Belgique avance le chiffre de "400.000 € d'investissements" 2 – cette fresque, il faut bien la vendre ! Dès lors, chacun s'y emploie avec le zèle d'une fin de journée administrative, ou d'une après-midi post-cocktail d'inauguration. "Le résultat est, à vrai dire, assez extraordinaire" 3, où l'on relève pêle-mêle – parce qu'on a scrupuleusement relu ledit communiqué, qui fournissait également un descriptif de l'œuvre – que la fresque tient "(…) du Ernst et du Brueghel. Du surréalisme et de la BD. Un côté fresque graffée 4, aussi." Et on poursuit scolairement la citation, parce qu'on n'a peur de rien, en glosant, après tout le monde, sur le "passage (…) du noir à la couleur, de la nuit au jour, du sous-sol à l'air libre, de l'enfer au paradis…" 5 Et Duplat de reprendre en chœur (il a reçu le même communiqué de presse que Gérard, visiblement) : "D'un côté de la gare, il y a le paradis avec des blés d'or 6, de l'autre, l'enfer avec des coquelicots rouges." Et il va plus loin, s'enhardissant presque (mais tout était déjà écrit par un(e) autre, comme au théâtre, évidemment) : "Certains artistes sont en couleur, d'autres en noir et blanc, hommage au premier cinéma. Les groupes ont été assemblés selon des critères classiques : un sujet central, un groupe qui l'entoure. Certains imitent les aveugles de Bruegel (sic) (…)". "De plus, cette fresque est animée !", s'exclame-t-il encore, comme un gosse qui voit pour la première fois de sa vie un manège. Au point qu'il semble qu'on ne pourra plus l'arrêter dans son élan magnifique : "Une œuvre étonnante, ludique, très réussie 7 qui anime la gare (…)".
Et le rapport avec l'art contemporain dans tout ça ? Celui du XXIe siècle, j'entends ? Rien à foutre ! Alors on trouve comme ça un argument massue, du style : "On sait qu'en Inde, cet art de l'affiche est très vivace." Et toc ! Circulez, y'a rien à voir ! On en rajoute même, sous forme d'une pseudo interview de la responsable de la C.A.I.D., qui a visiblement un don pour répéter, à brûle pourpoint, presque à la lettre l'argumentaire imprimé qu'elle nous avait pondu dans la documentation du dossier de presse : "La fresque est à la fois très évidente pour tous, et tout à fait contemporaine." 8 Retoc ! Et puisqu'on est au niveau d'une envergure internationale (à quand une grande exposition "Bruxelles-Madras" ?), Gita Brys-Schatan en remet une couche dans le grotesque, en lançant : "On viendra même de l'étranger pour l'admirer !"
Il est vrai qu'on est déjà venu de l'étranger pour la peindre… !

A un moment tout de même, ce bel ensemble choral semble se permettre une fausse note, quand Alain Gérard, n'y tenant visiblement plus face au consensus mou lance ce trait cinglant : "Le titre ? ("I promise you('r) a miracle", ndlr) C'est un mauvais jeu de mots typographique sur le miracle que l'on promet à l'autre ou que l'on promet d'être pour l'autre" 9. Voilà au moins qui ne va pas par quatre chemins ! Vas-y Gégé, gêne-toi pas ! Fais-leur voir ce que tu as dans la plume ! Peine perdue en fait, la citation est de Johan Muyle lui-même, entre l'auto-flagellation (il avoue que ce titre "est aussi une petite allusion à un titre des Simple Minds.") et le recul du Sage sur lui-même. Enfin, semblant tout de même retrouver cette verve qui fit la critique journalistique de jadis, Alain Gérard, se souvenant qu'on n'est rien sans la rigueur, tente apparemment le jet résolu d'un gravier dans la marre, en nous lâchant la terrible vérité des chiffres en plein visage, ramenant la fresque à être "une œuvre de 1200 m² (sic)", au lieu des 1600 m² que tout le monde a cités connement, en répercutant les données du dossier de presse. Avec quelle légèreté, dès lors ! Suffira-ce pour lancer une véritable et salutaire polémique et secouer le panier de crabes ? Peut-être, car plus loin, et citant l'artiste lui-même, en italiques dans le texte, Gérard joue le tout pour le tout, en dénonçant la contre-vérité officielle : Ce ne seraient pas 17.000 clichés qui auraient été pris en dix mois, mais bien "17.500" (resic), au bas mot ! Là encore, en totale contradiction avec les chiffres officiels du dossier de presse… !

Sinon…, ce serait admettre que se trouvent des erreurs de typo – calomnies, ô calomnies ! – dans les colonnes mêmes du Soir ! Ou dans le papier rendu par Alain Gérard, lui-même !

Gageons au moins que la fréquentation de Johan Muyle lui aura été profitable, là où cet artiste, au contraire des journalistes venus nombreux manger les petits fours de la réception officielle, aura à tout le moins fait un travail propre (pas une goutte de peinture par terre) et rempli complètement le contrat par lequel on l'a employé.

Un proverbe flamand dit : "Sur l'étendue plane, la motte de terre peut aisément passer pour une colline".

Je crois qu'une telle sagesse se passe de commentaire.

Alain VAN HAVERBEKE
12.2003

1 D'après l'expression de Guy Duplat dans les colonnes de La Libre Belgique, édition du 10 décembre 2003. Soit donc, 250 € /m².
2 Loc.cit.
3 Exclamation de Guy Duplat dans son article, à l'adresse de la fresque de J. Muyle.
4 C'est moi qui souligne, le néologisme à la con. Alain Gérard, Le Soir, édition du 10 décembre 2003.
5 Loc.cit.
6 C'est moi qui souligne l'image d'Épinal à la con. Duplat, pour ces guillemets et les suivants.
7 Où l'on apprend donc que les artistes "réussissent" des œuvres, ce qui les dispense sans doute d'avoir à les créer.
8 Le texte de présentation sur le folder de la C.A.I.D. dit que "celle-ci s'attache particulièrement à présenter (…) des œuvres directement perceptibles au niveau esthétique, ainsi que des œuvres dont les tendances ancrées dans le futur proche appartiennent déjà au patrimoine de demain". Comme quoi, il n'y a décidément que les chats pour se rattraper toujours sur leurs pattes après de telles acrobaties. C'est moi qui souligne.
9 Gérard, pour ces guillemets et les suivants.

collimateur (archives) - version 2.0     mise à jour : 21-03-07 krimineilzat productions 2006