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Le mur des allocations


Roger Somville (Soi-même)

Le point commun entre Roger Somville et l'ONEM (Office National de l'Emploi) – car il y en a un – réside en ceci, qu'avec eux on n'est jamais à l'abri d'une idée lumineuse, trahissant le fait que l'un et l'autre sont à peu près incapables d'imaginer ce que c'est que d'être artiste et chômeur, en Belgique, aujourd'hui. Donc, quand ces deux institutions 1 entreprennent de conjuguer leurs efforts dans l'intention de mettre une peu de couleurs dans les jours gris des chômeurs, ils sortent d'un chapeau, le "Grand concours de peinture murale" intitulé : "Le Mur de la solidarité" ! 2 (Voir "document")

Le Grand concours s'adresse aux chômeurs bruxellois désireux de s'exprimer, sur le thème très porteur de "'la solidarité' au sens large". Il consiste, on l'aura compris, à remettre un projet de peinture murale auprès de l'ALE (Agence Locale pour l'Emploi) de son bled (Commune), en vue de réaliser une fresque " en grandeur nature (sic) , sur le mur du jardin sous les conseils de Roger Somville", Lui-même ! Cette formule qui ne se satisfait pas de l'usage d'un français approximatif, ajoute encore à cette pauvreté langagière (mais bon, on ne va pas chicaner, ce n'est jamais qu'à des chômeurs que l'on s'adresse…), celle de son contenu, pour le moins… vague. Car, outre que l'on aura pu aisément comprendre qu'il faudra nécessairement passer plusieurs heures, voire plusieurs jours, en compagnie "d'un des plus grands artistes contemporains de Belgique" 3, en n'oubliant pas qu'"il est l'un des principaux représentants de l'attitude réaliste 4 sur le plan national et international", il n'est absolument rien dit quant au Prix censé récompenser le vainqueur dudit concours (nous y reviendrons). Encore, faut-il apprendre que Roger Somville, non content de venir faire le généreux, en prétendant indiquer aux chômeurs/artistes la voie à suivre pour aller droit dans le mur qu'il désigne, se fend de parrainer son concours en sus d'en présider le jury. Cependant, il faut revenir sur les véritables initiateurs de cette belle connerie aventure artistique, pour mieux comprendre le cynisme qui la sous-tend effectivement : A vrai dire, le fameux "jardin" qu'il va falloir décorer, à la sueur qu'engagera un chômeur – ici magnifiquement nommé "promoteur de projet (l'artiste)" 5 -, a pour heureux et seul bénéficiaire… l'ONEM lui-même !

Car, conformément à l'adage qui dit qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, donc, L'Office National de l'Emploi - BC (Bureau du Chômage) de Bruxelles, se réserve le droit, en la présente occasion, de se constituer employeur temporaire (comme une Agence d'intérim, en somme), en employant temporairement à son propre profit, un chômeur, tout en s'interdisant formellement de le payer décemment, vu que la Loi (donc, l'ONEM lui-même, là encore) interdit expressément à un demandeur d'emploi d'exercer une activité lucrative, sous peine d'exclusion de son droit aux allocations de chômage… ! Nulle part en effet, sur la feuille volante photocopiée annonçant le concours, il n'est fait mention d'une quelconque rémunération à l'endroit de "l'artiste", ni de la moindre récompense pour le travail fourni, fût-ce à l'élaboration du projet sous forme de croquis. Pour tout Prix, l'annonce met donc en avant, avec un aplomb qui frise l'insulte caractérisée, que "Le gagnant pourra réaliser son œuvre (…)", (des)sous donc, les conseils du Maîîître, et que même, "Chaque projet sera exposé lors de la journée portes ouvertes de l'ONEM, le 5 octobre 2003 (…)" !

Il faut savoir que la seule entorse que l'ONEM permette à la sacro-sainte prohibition du lucre à l'endroit du chômeur, consiste à autoriser ce dernier à travailler, sous conditions strictes 6 et afin d'arrondir quelque peu son revenu allocataire, dans une ALE. Inutile de préciser qu'il n'y a pas de quoi pavoiser en la matière, dans la mesure où l'occupation rémunérée consiste généralement en la réalisation de divers travaux manuels (jardinage) et domestiques (porter les courses des personnes âgées) chez des particuliers, pour une somme véritablement symbolique : Il ne faudrait pas que le chômeur s'installe dans le chômage, en étant trop bien payé à ne rien faire… L'ALE n'a donc pas son pareil pour encourager une certaine forme d'exploitation légale d'une main d'œuvre à bon marché, mais bon, il y a plus de cinquante ans déjà qu'on a appris que c'est "Le travail [qui] rend libre" 7, pas l'argent qu'on en retire !

L'ONEM, qui régit ce système d'emplois précaires, ajoute à son attitude essentiellement répressive à l'égard des chômeurs – a fortiori s'ils sont artistes – l'affirmation résolue de son total mépris de l'Art, en tant qu'il est effectivement l'activité professionnelle des artistes (et non pas leur hobby, comme l'Administration les contraint à l'affirmer continuellement, sous peine de sanctions graves) 8, en convoquant indistinctement à sa bouffonnerie, tous les chômeurs résidant (qu'ils soient artistes ou non) à Bruxelles, à concourir en vue de la réfection pure et simple du mur de son propre jardin, sous couvert de la création d'une œuvre murale originale. A ce titre, il n'y a qu'à voir qui cette administration a choisi pour parrainer sa joute minable, pour comprendre où se situe vraiment le niveau de sa culture en matière d'art contemporain : Roger Somville, croûton réaliste et pollueur visuel notoire, ayant toujours su parfaitement choisir ses… amis.

Alain VAN HAVERBEKE
08.2003

1 Il existe une "Fondation Roger Somville" depuis 1995 ; voir à ce sujet, son site internet : www.fondation-somville.be
2 Sauf mention contraire, les mentions entre guillemets renvoient au feuillet distribué à plusieurs exemplaires par l'ONEM et disponibles aux chômeurs, dans les divers bureaux de pointages de la Région bruxelloise. Les soulignements sont toujours de moi.
3 Extrait de l'argumentaire présent sur le site internet de la "Fondation Roger Somville", pour ces guillemets et les suivants.
4 La Belgique semble décidément pouvoir se targuer d'une véritable pépinière en matière d'artistes tenants de l'"attitude réaliste", puisqu'elle possède également en son sein, J-M. Folon, qui à ce titre, a eu droit, lui aussi, à sa propre Fondation-musée, en Région Vallonne (sic) , depuis 1999. C'est moi qui souligne.
5 Extrait du règlement du concours, reproduit sur le feuillet destiné aux chômeurs (Voir "document").
6 Pour plus de détails voir : www.onem.be ; rubrique "Emploi", sous-rubrique "ALE".
7 D'après la maxime inscrite par les Nazis sur le fronton du portail du camp d'extermination d'Auschwitz, et toute proportion gardée : " Arbeit macht frei ".
8 A ce jour encore, en Belgique, les artistes ne sont reconnus par aucun statut propre, qui tienne compte de leurs spécificités professionnelles.

collimateur (archives) - version 2.0     mise à jour : 21-03-07 krimineilzat productions 2006