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- COLLIMATEUR 04 -   

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Edito

Deleuze voyait dans la honte l'un des motifs les plus puissants de la philosophie. Si c'est le cas, jamais la philosophie n'aura connu de raison plus impérieuse d'exister qu'à notre époque. Ce n'est pas qu'elle soit pire qu'une autre. A vrai dire, elle ne souffre guère la comparaison. Elle atteint, depuis près d'un siècle, des sommets qui laissent rêveur, on se demande si sa formidable énergie ne s'est pas tout entière épuisée dans les épisodes encore récents de l'abjection collective — dont ce nazi de Jung s'était personnellement approprié l'archétype —, mais non, elle se surpasse, toujours dans le même sens, plus haut, sans cesse plus haut, jusqu'à ambitionner de polluer le système solaire et de le réduire à une poubelle obscure pour les avortons spatiaux accouchés par son prétendu désir de savoir. "Comme si la honte devait lui survivre", ce sont les mots qui laissent le Procès de Kafka sur l'inachèvement propre à notre avenir. Seule la honte nous survivra. Honte d'être un homme quand le goulag alimentaire, bien plus efficace que l'archipel des camps staliniens, nous envoie ses clichés photogéniques à travers les prospectus humanitaires. Honte d'apprendre, via des sources que la sacro-sainte communication s'emploie à dévier de leur cours, que le thé qui parfume notre bol zen est rétribué par la Compagnie Lipton d'un prix si dérisoire qu'il est à peine croyable. Donc, plus de thé ? Plus de pompes Nike ? Plus de Shell, d'Elf Total, de Nestlé, de L'Oréal ? Mais que nous restera-t-il ? Devrons-nous devenir ce que nous rêvons d'être depuis des décennies ? De bons Américains bardés de colts, de 22 long rifles et de pistolets mitrailleurs ? C'est déjà le Désert des Tartares. Nous attendons dans nos casemates l'ennemi hypothétique, la horde de Huns qui, deux à deux, apparaissent à l'horizon pour déferler quatre à quatre. Citation oblige, hommage discret à Queneau le désespéré. Mais l'envahisseur ne vient pas. Ultime trahison de l'Ennemi apocalyptique : ce n'est pas du dehors qu'il surgit, mais de nos viscères fécondés par cette nouvelle forme de fascisme qui identifie l'autre, le prochain, à l'ennemi absolu. C'est ça le progrès de la liberté catholaïque : plus besoins de Juifs, de Nègres, d'Arabes, on est tous frères, c'est-à-dire ennemis. On impose discrètement à chacun la liberté de la crapule mercantile — et que le meilleur gagne ! C'est comme à la télé, dans le Maillon Faible, ce chef-d'œuvre médiatique. Qui ne voit que la médiocrité est orchestrée ? Que nous en sommes les complices inconscients, ce concept frauduleux revêtant la plus immonde complaisance. La honte ? Comment lui survivre sinon en écrivant, en témoignant, en faisant œuvre de rébellion aussi tenace qu'irréductible ? En devenant les sans-papiers de l'obscénité culturelle ? Les SDF des institutions avides de canaliser le malêtre sur la voie combien rentable de l'hystérie autocritique ? Je revendique pour ma part le désir de généraliser Hiroshima aux quartiers riches de Los Angeles. De Bruxelles, de Frankfort, de Paris et de Bâle. De pratiquer l'explosion aléatoire des avions de luxe. De taxer les excellents millésimes en leur fourguant quelque bactérie de nature à inverser la torsion de l'ADN et à inspirer, aux plus sages d'entre nous, des bouffonneries dignes du palotin Berlusconi. Quand le ghetto fait rage et qu'il n'y a plus d'autre issue que le chemin de campagne tracé par Heidegger pour nous acheminer par voie ferrée dans les crématoires d'Auschwitz, il n'y a plus qu'à connaître ses classiques, à savoir Dante, à abandonner toute espérance et à mourir les armes à la main. En ce qui me concerne, mon arme de destruction massive se limite à un robuste stylo rechargeable dont une amie me fit cadeau il y a vingt ans.

Luc RICHIR
03.2004

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