 |
Edito
L'esthétique et la violence peuvent-elles se conjuguer ? Cette question (qui ne date pas d'hier)
apparaît en filigrane dans ce deuxième numéro du COLLIMATEUR. Loin de chercher à y
répondre, les personnes ayant collaboré à cette publication ont surtout tenté de mettre
en exergue certains mécanismes de sclérose propres à la société actuelle et les
moyens qui peuvent être mis en œuvre pour y faire face.
Il faut parler de la violence actuelle et de ses formes d'apparition dans notre quotidien. Il faut la localiser,
l'identifier, dans un contexte où la prolifération virale du politiquement correct tend à la
dissimuler, voire à la masquer complètement. Nier l'existence même de la violence ou croire qu'il
est possible de la résorber en s'interdisant d'avance de la regarder en face semble être, sinon un moyen
de se donner bonne conscience, en tout cas une vaine entreprise.
C'est dans cette optique que l'on pourra lire l'article de Alain Van Haverbeke L'économie de la violence –
Du terrorisme que l'on mérite, qui se présente comme une tentative d'état des lieux de la
société médiatisée actuelle, et de la liberté de mouvement absolue qu'elle offre au
terrorisme spectaculaire (par exemple), de par son absence totale de finalité politique. On observe aujourd'hui
une nouvelle forme de terrorisme qui ne se justifie plus que par l'écran de fumée qu'il exhale et qu'il
tente de généraliser.
Dans ce contexte, l'individu/artiste peut se donner pour tâche de briser le confort dans lequel le spectateur
s'est désormais confiné. De même, cette situation nouvelle impose à l'artiste de se
positionner bien plus comme provocateur que comme simple révélateur. Car, s'il se situe à
l'encontre d'une logique qui tend à phagocyter toute conscience individuelle, ce n'est qu'à coups de
marteau qu'il peut agir.
C'est dans ce sens que nous nous sommes intéressés à l'acharnement plastique de l'artiste
sud-africain Kendell Geers. Voici, à titre d'exemple, quelques extraits de sa déclaration By any means
necessary (1995) qui témoignent de la situation précaire qu'il réserve (non sans sarcasme) aux
personnes exposées à son œuvre :
A bomb has been hidden, somewhere within this exhibition, set to explode at a time known to the artist alone.
(…) In this matter I have no choice, being as much a victim of the course of Art History and contemporary politics as
those who are hurt in the process. I take consolation in the fact that chance will be entirely responsible for the
final statistics. (…)
And finally, but most importantly, Art Historians, Critics, Philosophers and Sociologists will be called upon to
explain why my actions constitute a relevant work of art at this point in time. History will later debate and decide
on the merits of the piece.
Si ces propos incitent (ou forcent) à s'éloigner des frontières balisées (et plus que
jamais renforcées) du Bien du Mal , il n'est pas étonnant qu'une parenté avec la pensée de
Nietzsche s'établisse. Déjà en 1885, celui-ci écrivait dans Par-delà bien et
mal (#110) :
Les avocats d'un malfaiteur sont rarement assez artistes pour tourner à l'avantage de leur client la belle
horreur de son acte.
Annabelle DUPRET
09.2003
|
 |
|
 |